Sur les réseaux sociaux, le mot envahissante revient sans cesse. Une plante pousse vite? Elle se déplace un peu ? Elle prend plus de place que prévu? Aussitôt, l’étiquette tombe : plante envahissante.

Pourtant, dans bien des cas, ce mot ne reflète pas ce qu’on observe réellement sur le terrain, surtout ici, au Québec, où la saison de croissance est courte et où chaque plante profite intensément de la lumière, de l’eau et de la chaleur disponibles.

Aujourd’hui, j’ai envie de ralentir.
D’observer.
Et surtout, de clarifier.

Parce que toutes les plantes qui prennent de l’espace ne sont pas des plantes envahissantes. Et encore moins des plantes exotiques envahissantes (PEE). Certaines sont simplement vigoureuses, opportunistes ou bien adaptées à leur milieu.

Qu’est-ce qu’une plante envahissante?

Une vraie plante envahissante, ce n’est pas simplement une plante vigoureuse.

On parle d’une plante envahissante lorsqu’elle est difficile à contrôler, même avec des interventions répétées. C’est une plante qui prend toute la place, au point de freiner ou d’empêcher la croissance des autres.

Une plante envahissante uniformise aussi le milieu, en réduisant la diversité végétale. Elle s’adapte à presque toutes les conditions, sans réelle limite.

Bref, une plante envahissante ne cohabite pas : elle domine.

Voici ce que dit le dictionnaire Botanique et Écologie : une espèce envahissante est un organisme (plante, animal ou insecte) introduit dans un nouvel écosystème, qui s’y propage rapidement et nuit à la biodiversité locale.

Une plante qui « s’adapte à toutes les conditions », qu’est-ce que ça signifie?

Avant de parler d’envahissement, j’aimerais revenir sur la notion d’adaptation des plantes. Sur le terrain, c’est souvent cette adaptation qui fait toute la différence entre une plante vigoureuse et une plante qui devient réellement problématique.

Comprendre comment une plante s’adapte, et jusqu’où elle peut s’adapter, change complètement notre regard. Quand on dit qu’une plante s’adapte à toutes les conditions, on ne parle pas simplement d’une plante robuste ou facile à cultiver. On parle d’une plante capable de pousser aussi bien au soleil qu’à l’ombre, de tolérer des sols pauvres, compactés ou perturbés, et de survivre autant à des périodes très humides qu’à des périodes plus sèches.

Une plante qui s’adapte à toutes les conditions peut aussi s’installer rapidement dans des milieux très différents, parfois même dégradés. Elle continue de se propager sans ralentir, peu importe ce qui l’entoure. Autrement dit, ce type de plante ne fait pas que bien répondre à un milieu précis : elle performe presque partout.

Dans la nature, cette capacité d’adaptation est un avantage énorme, et c’est souvent ce qui distingue une plante vigoureuse d’une plante potentiellement envahissante.

Une question de limites… ou d’absence de limites

La majorité des plantes, surtout les plantes indigènes, ont des préférences bien définies : un type de sol particulier, un niveau d’humidité précis, une exposition qui leur convient. Elles prospèrent là où les conditions correspondent à leurs besoins, et elles ralentissent dès que le milieu devient moins favorable.

Une plante capable de s’adapter à presque toutes les conditions, elle, ne rencontre que très peu de freins. Elle avance, elle s’installe, et elle recommence. Cette grande capacité d’adaptation et cette absence de limites écologiques est souvent ce qui distingue une plante vigoureuse d’une plante envahissante.

C’est souvent cette absence de limites écologiques qui différencie une vraie plante envahissante d’une plante simplement vigoureuse.

Petite image du terrain

Je le vois souvent sur le terrain. Une plante vigoureuse peut être magnifique à un endroit… puis devenir beaucoup plus discrète seulement deux mètres plus loin. Son comportement change selon les conditions de croissance et selon le milieu où elle s’installe.

Une plante qui s’adapte à toutes les conditions, elle, a tendance à être à l’aise partout : au bord du fossé, dans la friche, en lisière de forêt ou près du jardin. Peu importe le contexte, elle trouve sa place et continue de progresser.

Dans ces situations, le paysage devient plus uniforme, moins varié, moins nuancé. Cette uniformisation du milieu est souvent un signe que l’on n’a plus affaire à une simple plante vigoureuse, mais à une plante qui s’adapte largement, parfois jusqu’à se comporter comme une plante envahissante.

Touche écologique scientifique

En écologie, on observe que les plantes réellement envahissantes partagent plusieurs caractéristiques bien précises. Ce sont souvent des espèces très tolérantes aux stress environnementaux, capables de résister à des variations importantes de sol, d’humidité ou de lumière.

Les plantes envahissantes sont peu dépendantes de relations spécifiques avec le sol, les champignons ou les insectes. Elles peuvent fonctionner dans une grande variété de contextes, ce qui les distingue des plantes indigènes ou des plantes plus spécialisées.

Les plantes envahissantes se reproduisent également de manière très efficace dans plusieurs milieux, ce qui leur permet de s’étendre rapidement. Ce n’est donc pas leur vigueur seule qui pose problème, mais bien leur capacité à s’imposer partout, souvent au détriment de plantes plus spécialisées ou moins adaptables.

Se multiplier ne veut pas dire envahir

Certaines plantes se multiplient de différentes façons. Ces mécanismes de multiplication des plantes peuvent impressionner, mais ils sont souvent prévisibles, localisés et faciles à gérer. Une plante vigoureuse peut se ressemer ou s’étendre, sans pour autant devenir une plante envahissante ou créer une véritable invasion végétale.

Dans les vidéos cidessous, je vous montre 4 façons courantes de se multiplier, avec des plantes bien connues de nos jardins. Ces exemples illustrent que la multiplication n’est pas synonyme d’envahissement, et qu’il existe une grande différence entre une plante productive et une plante réellement problématique.

Le semis spontané : la campanule

Ici, on observe une campanule qui se ressème naturellement. Les graines germent là où les conditions sont favorables. Ce type de semis spontané est courant dans les jardins et reflète surtout une dynamique d’abondance.

Ces jeunes plants sont faciles à retirer, à déplacer ou à offrir.
On est dans l’abondance, pas dans l’invasion.

Le drageonnement : la framboise

La framboise produit des drageons à partir de ses racines. Par ce drageonnement, elle élargit tranquillement son territoire, surtout là où le sol est nu et où les conditions de croissance lui conviennent.

Tant que le drageonnement reste local et gérable, on parle d’une plante vigoureuse et productive, pas d’une plante envahissante.

Les stolons : le fraisier

Le fraisier s’étend grâce à ses stolons, ces tiges rampantes qui créent de nouveaux plants au contact du sol. C’est une stratégie de multiplication des plantes très efficace pour couvrir le sol, limiter l’érosion et produire des fruits.

Facile à guider, facile à contenir : le fraisier reste une plante vigoureuse, pas une espèce envahissante.

Le marcottage : le thym

Le thym, en s’étalant, peut s’enraciner là où ses tiges touchent le sol. Ce marcottage naturel est un comportement discret et lent, très loin d’une dynamique d’envahissement ou d’une plante envahissante.

Ce mécanisme est aussi propice pour multiplier certains arbustes, comme ceux de la famille des ribes, ainsi que d’autres arbustes de jardin.

Ce que les réseaux sociaux confondent souvent : vigueur et envahissement

Sur les réseaux sociaux, le message dominant n’est pas que si une plante revient, elle devient automatiquement une plante envahissante. Le message qui circule le plus souvent, c’est plutôt :  si une plante est très vigoureuse, alors elle est envahissante. Et c’est exactement là que la confusion s’installe entre vigueur et envahissement.

On voit passer des images de rudbeckies en pleine forme, de monardes luxuriantes, d’hémérocalles généreuses, de verges d’or éclatantes, d’hostas qui prennent enfin leur place, de framboisiers productifs ou encore de plantes couvresol bien établies. Toutes ces plantes sont souvent qualifiées de plantes envahissantes… alors qu’elles sont surtout :

  • vigoureuses
  • prolifiques
  • dominantes dans un contexte précis
  • ou opportunistes là où le sol est nu

Dans bien des cas, ce qu’on observe n’est pas une invasion végétale, mais un déséquilibre temporaire : trop d’espace libre, peu de diversité, ou un milieu qui favorise une espèce plus qu’une autre.

La nature n’aime pas le vide.
Elle le remplit.

Plantes à surveiller… sans paniquer

Observer avec nuance ne veut pas dire fermer les yeux. Il existe bel et bien des plantes exotiques envahissantes (PEE), tout comme il existe des plantes à surveiller selon le milieu et le contexte. Certaines plantes demandent plus d’attention, d’autres simplement un peu de gestion, sans pour autant être de véritables plantes envahissantes.

Sur mon terrain, par exemple, j’observe attentivement où une plante s’étend, si elle empêche les autres de s’installer, si elle sort des zones cultivées, ou si elle montre une tendance à uniformiser le milieu. Ces signes permettent de distinguer une plante vigoureuse d’une plante potentiellement envahissante.

Certaines plantes demandent plus d’attention.
D’autres, simplement un peu de gestion.

Pour les vraies PEE, j’en parle en détail dans mes 2 blogues dédiés au sujet, où vous trouverez des listes claires, des explications rigoureuses et des pistes d’intervention adaptées à notre réalité québécoise :

Invasives et silencieuses : les plantes qui colonisent nos milieux naturels 

Plantes exotiques envahissantes : un enjeu écologique à notre portée 

Je vous présenterai aussi, à travers une playlist vidéo tournée sur mon terrain, les plantes que je surveille, celles que je garde, et pourquoi.

Observer, c’est apprendre à décider avec discernement.

Redonner sa juste place au vivant

Le jardin nous enseigne une chose précieuse : tout ce qui pousse vigoureusement n’est pas une menace. Dans l’écologie du jardin, une plante vigoureuse n’est pas automatiquement une plante envahissante. Parfois, une plante prend plus de place simplement parce qu’elle a trouvé exactement ce dont elle avait besoin. Parfois, elle comble un vide. Parfois encore, elle nous invite à revoir notre façon d’aménager et notre relation au vivant.

Avant de dire que la plante est envahissante, prenons le temps de décrire ce que l’on voit vraiment.
Vigoureuse.
Prolifique.
Opportuniste.
Dominante dans un coin précis.

Les mots justes apaisent le regard. Et un regard apaisé prend de meilleures décisions, surtout lorsqu’il s’agit de comprendre le comportement des plantes et l’équilibre du jardin.

Si ce texte vous invite à observer autrement, prenez un moment dans votre jardin… et regardez ce qui pousse. La nature parle souvent plus doucement qu’on le croit.

Marie-Joëlle Saucier, Paysagiste-Conseil