
Un aménagement peut avoir tout pour bien fonctionner au départ : de bonnes plantes, un sol de qualité, suffisamment d’eau et des conditions favorables. Pourtant, quelques années plus tard, quelque chose peut changer.
Une plante autrefois vigoureuse s’essouffle. Un massif devient plus clairsemé. Certaines plantes prennent davantage de place, tandis que d’autres disparaissent. On arrose, on fertilise, on remplace quelques végétaux… mais le résultat n’est plus tout à fait le même.
Dans les 2 premiers articles de cette série, nous avons vu que l’eau n’agit jamais seule et que le moment où une ressource est disponible peut compter autant que la ressource elle-même.
Tout cela nous amène à une question très concrète : comment comprendre ce qui se passe lorsqu’il y a plus qu’une seule cause?
L’objectif n’est pas de devenir spécialiste de tous les problèmes horticoles ni de trouver une explication parfaite avant d’agir.
Il s’agit plutôt d’apprendre à lire son terrain suffisamment bien pour prendre de meilleures décisions et poser des gestes plus constructifs, qui aident réellement le milieu à continuer de fonctionner.
Parce que lorsque quelque chose change en surface, une partie de l’histoire se trouve parfois sous nos pieds.
Un jardin que je connaissais depuis 16 ans
J’ai récemment eu l’occasion de retourner travailler dans un aménagement que je connaissais particulièrement bien : c’est moi qui l’avais réalisé, 16 ans auparavant.
Je connaissais donc son histoire.
Le terrain d’origine était argileux et un arbre de bonne taille était déjà présent. À l’époque, nous avions aménagé une plate-bande généreuse et surélevée, avec un important volume de bonne terre afin d’offrir des conditions favorables aux plantations.
Et ça avait fonctionné.
L’aménagement était devenu luxuriant. Il recevait beaucoup d’eau, les végétaux étaient généreux et l’ensemble avait même contribué à remporter des concours horticoles.
Seize ans plus tard, une bonne partie de l’aménagement était toujours là. Certaines plantes avaient disparu, d’autres étaient apparues ou avaient pris davantage de place. Rien d’étonnant dans un jardin vivant.
Mais la propriétaire observait depuis quelque temps autre chose : des végétaux établis depuis des années commençaient à faiblir, et certains étaient même morts.
Ce n’était pas un terrain abandonné.
Il avait continué d’être aimé et entretenu.
Pourtant, lorsque je l’ai observé, plusieurs petits détails m’ont transmis la même impression : le terrain semblait essoufflé.
Des indices qui racontent une histoire
Des iris étaient complètement couchés. Des rudbeckias et des crocosmias qui formaient autrefois des touffes généreuses étaient devenus plus clairsemés et occupaient l’espace autrement.
Certaines plantes se comportaient aussi comme des « envahissantes ».
Ce mot a immédiatement attiré mon attention. Je connaissais ces plantes. Leur comportement avait changé et, plutôt que de leur coller immédiatement une étiquette, j’avais envie de comprendre pourquoi cela s’était produit.
Parce que la façon dont une plante se développe peut elle aussi devenir un indice sur les conditions qu’elle rencontre.
J’avais déjà beaucoup d’informations au-dessus du sol.
Il était temps d’aller voir ce qui se passait en dessous.
On entretient les plantes. Mais qui entretient leur sol?
Quelques coups de grelinette ont suffi pour me faire comprendre qu’il fallait arrêter de regarder seulement les végétaux.
La terre que j’ai retrouvée n’avait plus grand-chose à voir avec le milieu dont je me souvenais.
Elle me paraissait beaucoup plus sableuse, peu structurée et légèrement compactée par endroits. Dans ma main, elle se défaisait facilement. Au moment de mon intervention, j’y ai observé très peu de matière organique et aucune activité notable de vers de terre ou d’insectes.
Même en creusant à environ 15 à 25 cm (6 à 10 pouces), j’y trouvais très peu d’humidité.
J’observais aussi de nombreuses petites radicelles, possiblement liées, entre autres, à l’arbre qui, lui aussi, avait eu 16 années pour grandir et occuper davantage l’espace.
Et honnêtement, ma première pensée n’a pas été très scientifique :
« Oh noooon…. Il faut ramener de la matière organique ici! »
Mon fournisseur devait justement venir me livrer du matériel. Mon appel a été assez rapide!
Mais derrière cette réaction spontanée se cachait une réflexion beaucoup plus importante.
Et si on prenait autant soin du sol que des plantes?
On prend énormément soin de ce que l’on voit dans nos aménagements. Mais est-ce qu’on soigne autant le milieu qui supporte tout cela?
On arrose les plantes.
On les taille.
On les divise.
On les fertilise.
On désherbe autour.
On remplace celles qui meurent.
Pourtant, une grande partie de la vie de la plante se déroule sous nos pieds. C’est par ses racines qu’elle explore son environnement et qu’elle accède notamment à l’eau et aux éléments nutritifs dont elle a besoin.
Lorsqu’une plante commence à nous envoyer des signes inhabituels, regarder uniquement ce qui se passe au-dessus du sol revient souvent à n’observer qu’une moitié de l’histoire.
Deux terrains, une même sécheresse
Cette constatation était d’autant plus frappante que je pouvais comparer ce sol à celui de mon propre terrain.
Les 2 avaient traversé la même période où la pluie s’était faite rare.
Chez moi, pourtant, lorsque je prenais de la terre dans mes mains, elle était encore légèrement humide. Elle était plus foncée, se tenait davantage et avait une texture que je décrirais simplement comme plus grasse et plus collante. J’y observais également davantage de matière organique et de vie.
J’avais même commencé à filmer ces différences tellement elles étaient visibles.
Et ce qui est particulièrement intéressant, c’est que mon jardin n’a pas commencé par une grande opération d’aménagement.
J’ai retiré la pelouse, planté directement, puis j’ai commencé à accompagner le terrain au fil des années.
J’ajoute régulièrement du paillis forestier. Je laisse une partie de la matière végétale se décomposer sur place. Plus récemment, j’ai commencé à laisser davantage de feuilles participer à ce cycle.
Des pratiques différentes, des résultats différents
Il ne s’agit pas de 2 expériences scientifiques contrôlées. Les conditions des 2 terrains ne sont pas parfaitement identiques et je me garderais bien de prétendre qu’un seul geste explique à lui seul leurs différences.
Mais 16 années d’observations et de pratiques différentes ont profondément transformé ma façon d’entretenir un aménagement.
Mes formations sur la santé des sols, notamment auprès du milieu agricole, ont également beaucoup influencé cette manière de regarder mes projets.
S'inspirer de ce que l'on fait déjà en agriculture
En agriculture, on cherche évidemment un résultat au-dessus du sol. Pourtant, une attention considérable est accordée au milieu qui permettra de produire ce résultat.
Pourquoi ne pas nous inspirer davantage de cette logique dans nos aménagements?
Prendre soin du milieu qui produit le résultat, et pas seulement du résultat visible.
Un terrain vivant ne vit pas sur ses acquis
Lorsque nous créons un aménagement, nous pouvons parfois avoir l’impression que le travail sur le sol appartient uniquement aux étapes de départ.
On prépare la terre. On plante. Et voilà.
Pourtant, la bonne terre installée aujourd’hui n’est pas une réserve garantie pour les 10, 15 ou 20 prochaines années.
Le jardin continue à vivre.
Les arbres grandissent. Leurs racines occupent davantage d’espace. Les vivaces se multiplient ou reculent. Les plantes prélèvent des ressources. De la matière organique se décompose et s’accumule ou, à l’inverse, est retirée du terrain. La lumière évolue. La compétition aussi. Le sol, lui aussi, continue de changer.
Et un jour, on peut se retrouver devant un aménagement qui ne fonctionne plus avec la même facilité.
On pourrait alors répondre :
« C'est normal. Une plate-bande dure 10 ou 15 ans. Après, on l'arrache et on recommence avec de la nouvelle terre. »
Mais est-ce vraiment le modèle que nous souhaitons continuer à reproduire?
Recommencer ou faire évoluer?
Pour remettre ce jardin de 16 ans dans l'état où il était au premier jour, il aurait fallu retirer de nombreux végétaux, évacuer une importante quantité de terre, intégrer de nouveaux matériaux et tout reconstruire.
Quel gaspillage, alors qu’une grande partie de ce qui était déjà en place pouvait encore contribuer à l’avenir du jardin.
La nature nous montre depuis toujours une autre voie.
Personne ne va en forêt retirer périodiquement toute la terre pour la remplacer par de la « bonne terre ». Les feuilles tombent. Les végétaux produisent de la matière, puis une partie retourne au sol. Des organismes participent à sa transformation. Les plantes grandissent, meurent, se renouvellent et se font concurrence.
Cette réflexion rejoint d'ailleurs celle que j'abordais dans mon article sur une autre façon de fermer son terrain à l'automne, en s'inspirant davantage des mécanismes naturels déjà à l'œuvre dans nos écosystèmes : Fermer son terrain autrement : et si la nature faisait le travail?
Je ne cherche évidemment pas à transformer nos terrains résidentiels en forêts.
Nous voulons des passages, des espaces de vie, une pelouse, des fleurs à certains endroits, certaines hauteurs, certaines couleurs et une esthétique qui nous ressemble.
Mais nous pouvons nous inspirer des mécanismes du vivant plutôt que de constamment les interrompre.
Puisque nous avons choisi d’aménager un espace vivant, essayons de poser des gestes qui soutiennent son fonctionnement plutôt que de devoir continuellement compenser ce que nos propres pratiques lui retirent.
Cela peut vouloir dire laisser davantage de matière végétale participer au cycle du sol, apporter de la matière organique lorsque les conditions le demandent, mieux protéger le sol ou simplement revoir certaines habitudes d’entretien.
Et ce n’est pas nécessairement synonyme de plus de travail.
Parfois, c’est précisément d’arrêter un geste qui nous oblige ensuite à en poser un autre pour compenser.
Et l’engrais dans tout cela?
Nous avons notamment appris, avec nos pelouses et nos aménagements, à penser rapidement à la fertilisation lorsqu’une plante manque de vigueur.
Un engrais peut évidemment avoir son utilité lorsqu’il répond à un besoin nutritif réel.
Mais répondre aux besoins nutritifs d’une plante et prendre soin du milieu dans lequel vivent ses racines ne sont pas la même intervention.
J’aime faire un parallèle avec les vitamines.
Une vitamine peut répondre à un besoin précis de notre organisme, mais elle ne remplace pas à elle seule une alimentation capable de soutenir l’ensemble de son fonctionnement.
Il faut donc résister, encore une fois, à la tentation de remplacer une recette par une autre.
Parce que la matière organique, à elle seule, n’est pas la nouvelle solution universelle.
Elle fait partie d’une réflexion beaucoup plus large.
Sous le sol comme au-dessus : construire un milieu qui fonctionne ensemble
Prendre soin du milieu ne signifie pas seulement prendre soin du sol.
Une fois que l’on commence à comprendre ce qui se passe sous nos pieds, les végétaux que l’on choisit et la façon dont on les associe deviennent tout aussi importants.
Toutes les plantes n’ont pas les mêmes besoins.
Certaines sont adaptées à des sols plus secs, tandis que d’autres préfèrent davantage d’humidité. Certaines apprécient l’ombre, alors que d’autres ont besoin de plein soleil. Leurs systèmes racinaires n’occupent pas non plus le sol de la même façon.
Installer une plante dont le système racinaire est peu compétitif à proximité d’une plante dont les racines occupent agressivement le même espace peut rendre la cohabitation beaucoup plus difficile.
Penser en 3 dimensions, même sous terre
C’est là que l’aménagement devient particulièrement fascinant.
On pense naturellement en 3 dimensions au-dessus du sol, avec les hauteurs, les volumes, les textures, les floraisons et le mouvement.
Mais on peut aussi apprendre à penser en 3 dimensions sous le sol.
Comment ces plantes partageront-elles l’espace?
Comment évolueront-elles au fil du temps?
Certaines pourront-elles contribuer à couvrir et protéger davantage le sol?
Leurs besoins sont-ils compatibles avec ce que le terrain peut réellement offrir?
Ces questions ne sont pas toujours visibles au premier regard, mais elles influencent profondément la capacité d’un aménagement à bien fonctionner dans le temps.
Créer du beau, mais aussi de l'équilibre
L’esthétique ne disparaît absolument pas de l’équation.
Au contraire.
On cherche à créer du beau avec des végétaux qui ont également de bonnes chances de bien fonctionner ensemble.
C’est ainsi qu’une plantation peut progressivement devenir davantage qu’une simple collection de beaux végétaux.
Elle devient une communauté végétale capable de mieux vivre dans son milieu.
Mon terrain est un laboratoire vivant
C'est probablement ce qui représente le mieux ma façon d'aborder mon propre terrain aujourd'hui.
Je l'appelle souvent mon laboratoire vivant.
Non pas parce que je cherche constamment ce qui ne va pas.
Et certainement pas parce que travailler avec le vivant signifie rester passive et attendre que la nature fasse tout à ma place.
C'est même tout le contraire.
J'expérimente.
Si je laisse davantage de feuilles à un endroit, que va-t-il se passer?
Si j'ajoute du paillis forestier régulièrement, comment le sol va-t-il évoluer?
Si j'associe certains végétaux, comment cohabiteront-ils quelques années plus tard?
Une plante semble particulièrement heureuse là où je ne l'attendais pas? J'essaie de comprendre pourquoi.
Une autre régresse? Elle me transmet elle aussi une information.
Je peux alors intervenir, observer la réponse et ajuster à nouveau.
Observer pour mieux intervenir
Observer. Comprendre. Soutenir. Expérimenter. Apprendre. Ajuster.
Il ne s'agit ni d'abandonner son terrain à lui-même ni de chercher à tout contrôler.
Il s'agit plutôt de développer une compréhension suffisante de son fonctionnement pour travailler avec lui plutôt que contre lui.
Et surtout, il s’agit de consacrer notre énergie aux bons endroits.
Parce que je n'ai pas choisi d'avoir des plantations et une pelouse pour m'offrir une liste infinie de tâches d'entretien.
J'ai choisi un terrain vivant.
Et plus je comprends son fonctionnement, plus je peux poser des gestes qui l'aident à accomplir lui-même une partie du travail.
Préparer le terrain pour la suite
Il existe une autre raison pour laquelle cette réflexion devient particulièrement importante aujourd’hui.
Pendant longtemps, nous avons pu accepter l’idée qu’un aménagement s’essouffle après 10 ou 15 ans, puis décider de recommencer.
Mais les conditions auxquelles nos terrains sont exposés deviennent elles aussi plus exigeantes et plus variables.
Sécheresses, épisodes de chaleur, pluies abondantes et stress successifs peuvent mettre plus rapidement en lumière les faiblesses d’un aménagement qui possède peu de capacité à absorber les écarts.
Et cette fois, la question dépasse largement la durée de vie de quelques vivaces.
Nos sols et nos végétaux peuvent notamment contribuer à gérer l’eau sur nos propriétés, fournir de l’ombre, créer des milieux de vie et rendre nos espaces plus agréables à habiter.
Nous pouvons donc chercher à créer des aménagements qui disposent de davantage de ressources pour traverser les périodes difficiles et de meilleures conditions pour continuer à évoluer dans le temps.
Cette capacité devient d’autant plus importante que les conditions auxquelles ils sont exposés évoluent elles aussi.
Une réflexion sur la résilience
C’est ici que la notion de résilience entre dans notre réflexion.
Comment créer des aménagements capables d’absorber les perturbations, de s’adapter aux changements et de continuer à fonctionner malgré des conditions parfois moins prévisibles?
C’est exactement cette question que nous explorerons dans le dernier article de cette série.
Parce que les changements climatiques modifient eux aussi les équilibres avec lesquels nos aménagements doivent composer.
Marie-Joëlle Saucier, Paysagiste-Conseil









